Recueil de citations

La perdrix

rom.seguy

Traduit du persan par Manijeh Nouri-Ortega


LA PERDRIX APPARUT À L’ENTRÉE DE SON TROU et s’avança, gracieuse, enivrée de soleil, vêtue de soie de Vash, fière, rouge du bec et sanguine de l’œil. Elle savait tout des monts, des crêtes où elle moissonnait ses trésors. – Mon seul souci, dit-elle, est de trouver des pierres, des cailloux colorés, des gemmes, des joyaux. Sur les cimes des pics je veille et les protège. Est-il d’amour plus fort que celui qui me tient ? En vérité je brûle et m’en trouve comblée. Du brasier de mon cœur monte la flamme aimante, je croque le rubis et par magie du feu il se change aussitôt en sang vif dans mes veines. Intenable, tremblante, il me faut sans repos la pierre, le brasier, le feu, la pierre encore. Je l’avale, je me consume et sur elle enfin je m’endors. Ouvrez les yeux, mes compagnons, voyez quelle est ma nourriture et quel est mon pauvre sommeil. Que peut-on reprocher à qui, la nuit, le jour, vit comme je le fais ? Mon amour minéral m’attache au flanc des monts, mille chagrins m’assaillent et déchirent mon cœur, mais il n’est pas d’ami plus puissant et constant que la merveille dure. Auprès d’elle tout autre est un passant hâtif. Elle seule est durable autant que ces sommets que je ne quitte pas, montagnarde au cœur ferme et gardienne hardie de ces cailloux qui me fascinent. En ce monde il n’est pas de plus noble trésor. Ainsi je veux rester fidèle à mes amours. Le chemin vers Simorgh est si rude, si long ! Je n’en verrai jamais le bout ! Comme l’étincelle est au feu, j’appartiens aux pierres précieuses. À elles je reste, ou je meurs. En elles seules est la beauté qui donne son sens à ma vie.

 

La huppe répondit ceci : – Ô vivante aux couleurs changeantes comme celles des pierreries, cœur boiteux, excuses boiteuses ! Quoi, un simple caillou (que la honte te noie !) suffirait à clouer ces deux pattes et ce bec que l’on dirait rougi par le sang de ton foie ? Cette folle passion des pierres t’a-t-elle donc pétrifiée ? Malheur ! Qu’est-ce donc qu’un joyau ? Un galet plus ou moins teinté de couleurs vives. Efface-les. Que reste-t-il ? Un vulgaire morceau de roc. À qui s’enivre de parfum, qu’importent les coloriages ? Le vrai joyau n’est pas de ceux sur lesquels trébuche le pied !

rom.seguy

Traduit du persan par J. H. GARCIN DE TASSY


Puis la perdrix s'approcha, contente, et marchant avec grâce ; elle sortit de son trou[123] timidement et comme en état d'ivresse. Son bec est rouge, son plumage aurore, le sang bouillonne dans ses yeux. Tantôt elle vole avec ceinture et épée, tantôt elle tourne la tête devant l'épée. « Je suis constamment restée dans les ruines, dit-elle, parce que j'aime beaucoup les pierreries. L'amour des joyaux a allumé un feu dans mon cœur, et il suffit à mon bonheur. Quand la chaleur de ce feu se manifeste, le gravier que j'ai avalé rougit comme s'il était ensanglanté[124] ; et tu peux voir que lorsque le feu produit son effet, il donne tout de suite à la pierre la couleur du sang. Je suis restée entre la pierre et le feu dans l'inaction et la perplexité. Ardente et passionnée, je mange du gravier, et, le cœur enflammé, je dors sur la pierre. O mes amis ! ouvrez les yeux, voyez ce que je mange et comment je dors. Peut-on provoquer celui qui dort sur une pierre et qui mange des pierres ? Mon cœur est blessé, dans cet état pénible, par cent chagrins, parce que mon amour pour les pierres précieuses m'attache à la montagne. Que celui qui aime une chose autre que les joyaux sache que cette chose est transitoire ; au contraire le règne des joyaux est un établissement éternel ; ils tiennent par leur essence à la montagne ; je connais et la montagne et la pierre précieuse. Pour chercher le diamant, je ne quitte pas un instant ma ceinture ni mon épée,[125] dont la lame moirée m'offre toujours des diamants, et là même je les cherche. Je n'ai encore trouvé aucune essence dont la nature fût supérieure aux pierreries, ni une perle d'aussi belle eau qu'elles. Or le chemin vers le Simorg est difficile, et mon pied reste attaché aux pierres précieuses, comme s'il était enfoncé dans l'argile. Comment arriverais-je bravement auprès du Simorg la main sur la tête et le pied dans la boue ? Je ne me détourne pas plus du diamant que le feu de sa proie ; ou je meurs, ou je trouve des pierres précieuses. La noblesse de mon caractère doit se déployer, car celui qui ne l'a pas en partage est sans valeur. »

 

La huppe lui répondit : « O toi qui as toutes les couleurs comme les pierreries ! tu es un peu boiteuse et tu donnes des excuses boiteuses. Le sang de ton cœur teint tes pattes et ton bec, et tu t'avilis à la recherche des joyaux. Que sont les joyaux, sinon des pierres colorées ? Et c'est cependant leur amour qui rend ton cœur d'acier ; sans couleur, elles ne seraient que de communs petits cailloux. Or celui qui s'attache à la couleur (rang) n'a pas de poids (sang). Celui qui possède l'odeur ne recherche pas la couleur,[126] comme celui qui recherche le vrai joyau de la qualité foncière ne se contente pas d'une pierre. »