Recueil de citations

Le paon

rom.seguy

Traduit du persan par J. H. GARCIN DE TASSY


Vint ensuite le paon, à la robe dorée, aux plumes de cent, que dis-je ? de cent mille couleurs. Il se montre dans tous ses atours, comme la nouvelle mariée ; chacune de ses plumes manifeste sa splendeur. Le peintre du monde invisible, dit-il, remit de sa main, pour me former, son pinceau aux djinns. Quoique je sois le Gabriel des oiseaux, mon sort est cependant bien moins avantageux ; car, ayant contracté amitié avec le serpent dans le paradis terrestre, j'en fus ignominieusement chassé. On me priva du poste de confiance qui m'avait été confié, et mes pieds furent ma prison[117] ; mais j'ai toujours espoir qu'un guide généreux me tirera de cet obscur séjour pour me conduire à la demeure de l'éternité. Je n'ai pas la prétention de parvenir jusqu'au roi dont tu parles, il me suffit d'arriver à son portier. Le Simorg pourrait-il être l'objet de mon ambition, puisque je la borne à habiter le paradis terrestre ? Je n'ai rien à faire dans le monde tant que je n'irai pas me reposer une autre fois dans le Paradis. »

 

La huppe lui répondit : « Ô toi qui t'égares volontairement du vrai chemin ! sache que celui qui désire le palais de ce roi, bien préférable au palais dont tu parles, n'a rien de mieux à faire que de s'en approcher.[118] C'est l'habitation de l'âme, c'est l'éternité, objet de nos désirs, le logis du cœur, en un mot le siège de la vérité. Le Très-Haut est ce vaste océan, le paradis des délices terrestres n'en est qu'une petite goutte. Celui qui possède l'océan en possède la goutte, tout ce qui n'est pas cet océan est folie. Lorsque tu peux avoir l'océan, pourquoi irais-tu rechercher une goutte de la rosée nocturne ? Celui qui participe aux secrets du soleil pourra-t-il s'arrêter à un atome de poussière ? Celui qui est le tout a-t-il affaire avec la partie ? L'âme a-t-elle besoin des membres du corps ? Si tu es un homme parfait, considère le tout, recherche le tout, sois le tout, choisis le tout. »

rom.seguy

Traduit du persan par J. H. GARCIN DE TASSY


LE PAON S’AVANÇA, PUR SOLEIL, le paon aux cent (que dis-je, aux cent ?), aux mille, aux cent mille couleurs. Il dit, dans sa robe royale : – Même les artistes chinois ne savent peindre les atours que la nature m’a offerts. S’il est un ange Gabriel parmi le peuple des Oiseaux, voyez, aucun doute, c’est moi. Je fus pourtant fort maltraité. On m’a chassé du paradis sous prétexte que le serpent était mon estimé voisin. Oh certes, je ne prétends pas atteindre un jour au Créateur, il me suffirait amplement d’être reçu par Son portier, mais j’ai l’espoir peut-être fou de quitter bientôt ce séjour où mes ans se meurent d’ennui et de retrouver mon Éden. Contempler le puissant Simorgh, espérer que son œil m’effleure ? À quoi bon, puisque mon désir est de revoir le paradis !

 

La huppe répondit : – Mon frère, tu t’égares. Il n’est pas de logis plus désirable au monde que le creux de la main de Dieu. Certes, le paradis est le séjour rêvé de nos esprits avides, mais la maison du cœur est le nid de la foi et de la vérité. Dieu est un océan dont le jardin d’Éden n’est qu’une gouttelette. Qui peut jouir de Lui