Traduit du persan par J. H. GARCIN DE TASSY
Le canard sortit craintivement hors de l'eau ; il se rendit à l'assemblée des oiseaux, vêtu de sa plus belle robe, et dit : « Personne, dans les deux mondes, n'a parlé d'une jolie créature plus pure que moi. Je fais régulièrement, et à toute heure, l'ablution légale ; puis j'étends sur l'eau le lapis de la prière. Qui est-ce qui se tient sur l'eau comme moi ? car c'est certainement un pouvoir merveilleux que je possède. Je suis, parmi les oiseaux, un pénitent aux vues pures, au vêtement pur, à l'habitation toujours pure. Rien ne me paraît profitable, si ce if est l'eau, car ma nourriture et ma demeure sont dans l'eau. Quelque grand que soit le chagrin que j'éprouve, je le lave tout de suite dans l'eau, que je ne quitte jamais. Il faut que l'eau alimente toujours le ruisseau où je me tiens, car je n'aime pas la terre sèche. Ce n'est qu'avec l'eau que j'ai affaire ; comment la quitterais-je ? Tout ce qui vil, vit par l'eau[121] et ne peut absolument s'en passer.[122] Comment pourrais-je traverser les vallées et voler jusqu'au Simorg ? Comment celui qui se contente, comme moi, de la surface de l'eau, peut-il éprouver le désir de voir le Simorg. »
La huppe lui répondit : « O toi qui te complais dans l'eau ! toi dont l'eau entoure la vie comme il en serait du feu ! tu t'endors mollement sur l'eau, mais une vague vient et t'emporte ; l'eau n'est bonne que pour ceux qui n'ont pas le visage net. Si tu es ainsi, tu fais bien de rechercher l'eau ; mais combien de temps seras-tu aussi pur que l'eau, puisqu'il te faut voir le visage de tous ceux qui n'ont pas le visage net et qui viennent se baigner ? »
Traduit du persan par Manijeh Nouri-Ortega
LE CANARD, TOUT LUISANT, SORTIT DE SON RUISSEAU, Vint au-devant de l’assemblée et dit en se lissant les plumes :
– Est-il, dans l’un ou l’autre monde, un aussi pur vivant que moi ? Je fais mes ablutions à toute heure du jour. Mon tapis de prières étendu sur les eaux, je médite et je prie. Qui sait ainsi honorer Dieu parmi les vagues du courant ? Aucun de vous. La preuve est faite. Mes pouvoirs sont originaux. Je suis l’ancêtre des oiseaux. Mon jugement est aussi sain que ma demeure et mon habit. Hélas, je dois sortir de l’eau si je veux trouver ma pitance. Ma fatigue commence là, au premier caillou du chemin. Mon bien-aimé, c’est le ruisseau. Il lave mes pires chagrins. Il est ma route, il est mon lit. Comment pourrais-je cheminer, pauvre pataud, dans vos poussières ? Je ne peux m’éloigner de l’eau. Tout ce qui vit, sachez-le bien, c’est par sa grâce ruisselante, elle est pour tous le bien majeur. Si j’ose légèrement dire, on ne peut s’en laver les mains ! Comment pourrais-je donc voler jusqu’à l’admirable Simorgh, moi qui perds le nord et le sud dès qu’apparaît la terre ferme ? Comment l’amant des vaguelettes peut-il chérir ce Roi des rois ?
La huppe répondit :
– L’eau te berce et t’endort, ne vois-tu pas cela ? Tu te laisses aller, tu sommeilles ! Tu fonds, et ton honneur avec ! L’eau nettoie les crasseux. Elle le fait comme il faut. Si tu es de ces gens, lave et relave-toi. Mais vois autour de toi les gorets qui barbotent. Combien de temps, dis-moi, resteras-tu propret dans ton ruisseau bourbeux ?